
Ivan Anoman – édité par PACT
Et si nous mesurions la pénétration de l’assurance de la mauvaise manière ?
L’assurance gère des milliers de milliards de dollars de capitaux de long terme et constitue un pilier fondamental de la stabilité économique mondiale. Pourtant, en Afrique subsaharienne — où l’exposition aux chocs sanitaires, climatiques et de revenus est la plus élevée — la pénétration de l’assurance ne représente en moyenne que 1 à 3 % du PIB, à l’exception de pays comme l’Afrique du Sud (11 %) et la Namibie (7 %). Ce taux est très inférieur à la moyenne mondiale, estimée entre 6 et 8 %.
Depuis des décennies, le secteur attribue cet écart à un prétendu « manque de culture de l’assurance » en Afrique. Mais si le problème ne venait pas du marché lui-même, mais plutôt de la manière dont nous mesurons le succès ?
Le biais de mesure : pourquoi l’assurance fait figure d’exception
Tous les grands services financiers mesurent leur pénétration à l’aide d’indicateurs centrés sur les individus :
- Dans les télécommunications : la pénétration mobile correspond à la part de la population possédant un téléphone mobile
- Dans le secteur bancaire : la pénétration bancaire correspond à la part des adultes disposant d’un compte bancaire
- Dans le mobile money : la pénétration correspond à la part de la population disposant d’un compte de mobile money
L’assurance apparaît comme une exception. Sa pénétration est mesurée comme le ratio des primes brutes émises (Gross Written Premiums) rapportées au PIB, un indicateur macroéconomique qui révèle la contribution du secteur à la production économique et son niveau global de maturité, mais qui ne dit rien du nombre d’individus effectivement protégés et bénéficiant d’une quelconque couverture d’assurance.
Cette distinction n’est pas anodine. Elle reflète la conception originelle de l’assurance dans les marchés occidentaux : un outil destiné à protéger des actifs (cargaisons maritimes, biens immobiliers contre l’incendie) et à absorber des chocs économiques systémiques. Elle n’a pas été conçue pour protéger les moyens de subsistance des personnes.
Lorsque l’on reformule cet indicateur à l’aide d’une mesure centrée sur la population, le constat devient radicalement différent — et bien plus préoccupant. Au Nigeria, par exemple, en 2025, le taux de pénétration de l’assurance est d’environ 0,5 % du PIB (en pourcentage des primes collectées), mais selon la National Health Insurance Authority (NHIA), environ 10 % de la population nigériane bénéficie d’une couverture santé. Cela signifie que 9 personnes sur 10 restent sans assurance santé et sans accès à des soins abordables.
Ce biais de mesure a eu des conséquences concrètes, en particulier sur les marchés africains.
Premièrement, l’assurance individuelle reste structurellement sous-développée.
La majorité des primes provient de lignes obligatoires (notamment l’assurance automobile) ou de contrats collectifs et d’entreprises (assurance vie et santé de groupe). La couverture individuelle et volontaire — en particulier pour les travailleurs informels et les ménages ruraux — demeure marginale.
Deuxièmement, l’assurance est largement absente des cadres d’inclusion financière.
Un individu est considéré comme « financièrement inclus » dès lors qu’il dispose d’un compte bancaire ou d’un portefeuille mobile, même s’il ne bénéficie d’aucune protection face à la maladie, aux chocs climatiques ou à la perte de revenus. L’assurance vie et l’assurance santé — pourtant parmi les produits les plus déterminants pour les ménages vulnérables — restent invisibles dans les indicateurs d’inclusion.
Troisièmement, l’innovation est optimisée autour d’un objectif inadapté.
Lorsque le succès est défini par la maximisation des primes brutes émises rapportées au PIB, les assureurs privilégient rationnellement :
- des contrats d’entreprise à forte prime et faible volume,
- des risques fortement adossés à des actifs,
- plutôt que des protections individuelles à faible prime mais à fort volume, pourtant essentielles pour élargir la couverture réelle.
En réalité, la faible pénétration mesurée en termes de personnes résulte de défaillances à la fois du côté de l’offre et de la demande :
| Dimension | Défi | Impact |
|---|---|---|
| Distribution | Les populations rurales et informelles sont coûteuses à atteindre via les réseaux traditionnels d’agents ; les infrastructures numériques de distribution d’assurance restent sous-développées | Les coûts d’acquisition client pour les particuliers dépassent largement ceux des contrats d’entreprise |
| Adéquation produit-marché | Les produits conçus pour des économies salariées et formelles ne correspondent pas aux flux de revenus irréguliers des travailleurs informels et des petits exploitants agricoles ; la population est majoritairement rurale avec une économie largement informelle et composée de PME | Une faible valeur perçue entraîne une faible demande |
| Confiance | Faible visibilité des marques en zones rurales et expériences de sinistres dégradées, incluant retards et non-paiements | Les populations préfèrent gérer les risques de manière privée, via des paiements directs, l’endettement ou des mécanismes traditionnels de mutualisation comme les tontines, plutôt que de « perdre de l’argent » en primes d’assurance |
L’ensemble de ces facteurs alimente le narratif erroné selon lequel « les Africains n’ont pas de culture de l’assurance », ce qui est manifestement faux. Les mécanismes traditionnels de mutualisation des risques — comme les tontines, qui constituent l’essence même de l’assurance — existent depuis des générations sur le continent. Ce qui a manqué à l’Afrique, ce n’est pas une culture du risque, mais une industrie de l’assurance conçue autour de l’accès des personnes plutôt que de la protection des actifs.
Les canaux traditionnels, tels que les agents et les courtiers, n’ont pas réussi à répondre simultanément à ces problématiques. L’assurance embarquée transforme à la fois l’économie et la psychologie de la distribution d’assurance.
À son cœur, l’assurance embarquée consiste à intégrer l’assurance directement dans une transaction non assurantielle au moment de l’achat. Plutôt que d’exiger du client qu’il démarche une compagnie d’assurance, l’assurance embarquée vient à lui, là où il se trouve déjà, en s’appuyant sur les technologies numériques. Elle peut être intégrée à :
- un crédit ou un produit de type BNPL (Buy Now, Pay Later),
- un portefeuille de mobile money,
- l’achat d’intrants agricoles (semences, engrais),
- une plateforme de travail à la demande ou de logistique,
- un contrat de système solaire domestique.
Le modèle de l’assurance embarquée repose sur deux niveaux :
La plateforme hôte : qui embarque l’assurance ? (liste non exhaustive)
- Services financiers : opérateurs de mobile money (MTN, Vodafone), néobanques, plateformes de crédit
- Commerce : plateformes de commerce électronique, réseaux logistiques, agrégateurs de marketplaces
- Services utilitaires / transactionnels : fournisseurs d’intrants agricoles (semences, engrais), abonnements télécoms
- Services B2B : prestataires de paie, agrégateurs de commerçants, plateformes de chaînes d’approvisionnement
Les modèles d’architecture assurantielle : comment l’assurance est-elle embarquée ? (liste non exhaustive)
- Paramétrique : indemnisation automatique déclenchée par un événement externe (sécheresse, inondation, chute des prix), supprimant les frictions liées aux sinistres
- Bundlée : prime d’assurance intégrée ou subventionnée dans l’économie de la plateforme hôte
- Pay-per-use : assurance déclenchée par une transaction spécifique (réservation de vol → assurance voyage)
Cette approche résout le problème de distribution et répond simultanément aux trois principaux points de défaillance. Elle permet aux compagnies d’assurance de :
- Réduire les coûts d’acquisition en s’appuyant sur des plateformes et infrastructures existantes
- Renforcer la confiance en s’adossant à des marques déjà connues et utilisées par les clients
- Améliorer l’adéquation produit : la couverture peut être adaptée à la transaction sous-jacente et aux besoins du consommateur (par exemple, assurance récolte avec les semences, assurance appareil lors de l’achat d’un téléphone)
Bien avant les API et les plateformes insurtech, cette logique faisait déjà ses preuves via des canaux traditionnels.
En Côte d’Ivoire, par exemple, plusieurs assureurs ont intégré avec succès l’assurance en installant des agents ou des guichets dédiés directement au sein de grandes concessions automobiles. En alignant la distribution de l’assurance avec le moment de l’achat du véhicule, les assureurs ont accru leur visibilité et significativement amélioré les taux de souscription à l’assurance automobile. L’assurance est devenue une extension naturelle de la transaction, et non une contrainte administrative distincte.
Une dynamique similaire sous-tend la bancassurance. En intégrant l’assurance vie dans les interactions bancaires quotidiennes (octroi de crédit, ouverture de compte), les banques sont devenues de puissants canaux de distribution d’assurance. Ce modèle a considérablement accéléré l’adoption de l’assurance vie dans de nombreux marchés africains, non pas parce que les produits ont changé, mais parce que la distribution s’est alignée sur les comportements et la confiance des clients.
Les écosystèmes numériques permettent désormais de déployer cette logique à plus grande échelle. Pula constitue un exemple emblématique de modèle hybride d’assurance embarquée.
Pula est une entreprise agritech kenyane qui intègre une assurance agricole paramétrique directement dans sa plateforme de conseil agricole destinée aux petits exploitants. Un agriculteur qui achète des semences améliorées, des engrais ou des services de conseil via l’application Pula bénéficie automatiquement d’une assurance récolte liée à cet achat. La prime est intégrée au coût de la transaction (généralement entre 5 et 10 dollars) et souvent subventionnée par le modèle économique de Pula ou par des programmes de bailleurs de fonds, en partenariat avec plus de 100 distributeurs, institutions financières de développement et coopératives.
Lorsque la sécheresse ou les inondations sont confirmées via des images satellites et des données météorologiques, l’agriculteur reçoit automatiquement une indemnisation sans avoir à déclarer de sinistre. L’assurance paramétrique élimine ainsi totalement les frictions liées au processus de réclamation. Depuis sa création en 2015, Pula a couvert plus de 20 millions de petits exploitants, versé plus de 40 millions de dollars d’indemnités et atteint des taux de renouvellement proches de 80 %, soit environ le double des standards habituels de la microassurance (40–50 %).
Les preuves sont claires : lorsque l’assurance est intégrée à des transactions essentielles — intrants agricoles, téléphones mobiles ou crédit — les taux d’adoption changent radicalement. Le taux de renouvellement de 80 % de Pula démontre que la demande existe et que le modèle est efficace.
Si la finalité de l’assurance est de protéger les personnes et non uniquement les actifs, alors le succès du secteur doit être mesuré en nombre de vies couvertes, et non en primes collectées. Ce qui reste à construire, c’est la volonté institutionnelle de transformer la manière dont nous mesurons l’impact de l’assurance. La véritable croissance de l’assurance interviendra lorsque les leaders du secteur créeront un environnement où la protection est intégrée à la vie économique quotidienne. Car, en définitive, protéger les économies commence par protéger les personnes.