COP30 : l’Afrique revendique sa place dans un multilatéralisme fragilisé

Dix ans après l’Accord de Paris, la COP30 de Belém devait prouver que la diplomatie climatique peut encore répondre à l’urgence. Pour un continent qui n’émet que moins de 4 % des gaz à effet de serre mais subit certains des impacts les plus sévères, les attentes africaines étaient claires : des financements massifs, prévisibles et justes, une reconnaissance de son rôle de « puits de carbone » et une place réelle dans la gouvernance des mécanismes climatiques.

Entre quelques avancées institutionnelles, un discours africain plus affirmé et des blocages persistants sur les fossiles et les financements, la COP30 confirme autant le leadership climatique africain que sa marginalisation dans un système multilatéral fragilisé.

Une COP anniversaire dans un système sous tension

La COP30 se tient dans un contexte de polycrises : tensions géopolitiques, crises économiques, multiplication des conflits, recul de la biodiversité. Elle débouche sur un accord final, la Décision Mutirão, qui marque des progrès limités au regard des attentes des pays du Sud.

La conférence ne fixe aucune trajectoire claire de sortie des énergies fossiles, alors même que ce sujet était présenté comme central. Les engagements financiers restent flous, tandis que plusieurs chantiers parallèles – transition juste, information climatique fiable, prise en compte du genre – sont mis en avant.

Ces avancées sont importantes pour les sociétés civiles et les populations vulnérables, mais elles laissent inchangés les nœuds structurants : dépendance aux fossiles, architecture financière inéquitable, gouvernance fragmentée des outils climatiques. La forte présence des lobbies des énergies fossiles illustre ces rapports de force.

L’Afrique, faible émettrice mais fortement impactée

Les textes consacrés à la COP30 rappellent un déséquilibre constant : l’Afrique contribue peu au dérèglement climatique, mais paie un coût économique et social disproportionné.

Dans plusieurs pays, les catastrophes climatiques amputent chaque année une part significative du PIB, obligeant l’utilisation de budgets prévus pour l’éducation ou la santé afin de gérer l’urgence. Le continent abrite une part importante des puits de carbone mondiaux, mais ne reçoit qu’une fraction des financements internationaux, en particulier pour l’adaptation.

À Belém, des dirigeants africains dénoncent une crise de justice et d’équité : ceux qui ont le moins contribué aux émissions historiques sont les plus exposés aux sécheresses, inondations, pertes agricoles ou déplacements de population. Ils soulignent aussi l’écart croissant entre les discours ambitieux portés depuis l’Accord de Paris et la faiblesse des moyens effectivement mobilisés.

Financements climatiques : entre objectifs globaux et piège de la dette

Sur le terrain financier, les documents analysés convergent vers un même constat : les promesses faites à l’Afrique ne sont ni à la hauteur de ses besoins ni réellement tenues.

Les discussions sur l’objectif global de financement climatique font apparaître un décalage massif entre les montants promis et les besoins estimés. Une partie du financement théoriquement destiné au continent prend la forme de prêts plutôt que de subventions, renforçant la vulnérabilité d’économies déjà très endettées. Cela va à l’encontre de la demande exprimée par de nombreux États africains, qui souhaitent des financements concessionnels, un accès direct aux ressources et une utilisation accrue des institutions financières africaines.

Parallèlement, plusieurs analyses rappellent que les pays africains évaluent leurs besoins à des niveaux bien supérieurs aux engagements actuels. Cet écart nourrit une forte frustration : d’un côté, des annonces chiffrées répétées de COP en COP ; de l’autre, des projets qui tardent à se concrétiser, des procédures complexes et une charge de la preuve reposant sur les pays les moins responsables des émissions historiques.

Face à cette situation, des institutions africaines mettent aussi en avant la mobilisation potentielle des ressources internes : fonds souverains, caisses de retraite, épargne locale. L’idée est de coupler ces leviers à une réforme structurelle de l’architecture financière internationale afin de garantir des flux prévisibles, transparents et moins dépendants de la dette.

Forêts tropicales et Bassin du Congo : un leadership contesté

Les forêts tropicales, en particulier le Bassin du Congo, sont au cœur des discussions sur les puits de carbone. Plusieurs initiatives annoncées à Belém illustrent à la fois l’importance stratégique de ces écosystèmes et la complexité de la gouvernance qui les entoure.

Un grand fonds international pour la conservation des forêts tropicales est lancé, officiellement conçu comme un instrument « du Sud global pour le Sud global ». Mais les pays africains abritant le Bassin du Congo ont été peu associés à sa conception, et leur place dans la gouvernance future reste floue. Par ailleurs, ce fonds se positionne sur un terrain déjà occupé par le Fonds bleu pour le Bassin du Congo, bras financier de la Commission climat de cette région.

En parallèle, un « Appel de Belém » pour les forêts du Bassin du Congo est dévoilé, avec un objectif de mobilisation financière sur cinq ans. Certaines délégations africaines découvrent toutefois après coup qu’elles sont mentionnées comme cosignataires, et s’inquiètent de la présence de conditionnalités dans le texte d’accompagnement. Ces tensions conduisent à rouvrir les discussions pour mieux intégrer les mécanismes régionaux existants.

L’ensemble renforce l’impression d’un continent indispensable à la protection des puits de carbone, mais encore trop peu reconnu comme architecte de la gouvernance des fonds qui prétendent le soutenir.

Entre ambitions, frustrations et quête de souveraineté

Au fil des prises de parole, une fatigue diplomatique s’exprime clairement. De nombreux responsables africains se disent « échaudés » par la répétition de promesses non tenues et par une architecture financière qui privilégie encore les prêts aux dons. La surchauffe climatique est déjà visible dans la vie quotidienne des populations, alors que les mécanismes censés répondre à l’urgence se mettent en place trop lentement.

En même temps, la COP30 montre un continent qui refuse de se cantonner au rôle de victime. La Journée de l’Afrique organisée à Belém met en avant une vision commune : pas de transition verte mondiale sans prise en compte des réalités africaines, sans financement durable, ni sans participation pleine et entière du continent à la définition des règles.

Les institutions régionales appellent à restructurer l’architecture financière mondiale, à garantir un accès direct aux fonds pour les pays et communautés africaines, à mieux valoriser les puits de carbone et les ressources stratégiques, et à faire émerger des marchés, notamment du carbone, gouvernés selon des priorités africaines. Il ne s’agit plus seulement d’obtenir des compensations, mais de revendiquer un rôle de co-conception des politiques climatiques globales, en cohérence avec l’Agenda 2063 et les objectifs de développement durable.

De cette COP30 ressort une image contrastée. Sur le plan diplomatique, la conférence demeure un espace indispensable, où des avancées ponctuelles sont arrachées sur la transition juste, l’information ou le genre. Mais les blocages sur la sortie des fossiles, la dette et la gouvernance des financements montrent combien le système multilatéral reste traversé par des rapports de force défavorables au continent africain.

Sur le plan africain, on observe à la fois l’affirmation d’un discours plus uni sur la justice climatique, la souveraineté financière et la valorisation des puits de carbone, et une défiance profonde vis-à-vis d’un système qui continue de reproduire les asymétries historiques.

En toile de fond, une question centrale demeure : l’Afrique sera-t-elle pleinement sujet de la transition climatique mondiale, ou restera-t-elle un terrain de projection pour des solutions définies ailleurs ? À Belém, par les prises de position de ses dirigeant·es et de ses institutions, le continent a clairement indiqué son ambition : peser sur les règles du jeu, défendre ses propres mécanismes et se poser en architecte à part entière du futur climatique, plutôt qu’en simple réceptacle de décisions extérieures.

Sources

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